De retour des Canaries…
Belles rencontres de travail et joyeuses journées au soleil, en dehors des rendez-vous officiels.
Un pays que je ne connaissais pas, mais qui me laisse sur ma faim, car j'ai l'impression de n'y avoir vu que du béton, des centres commerciaux et une organisation effrénée autour du tourisme. De toute évidence, l’île mérite une revisite pour découvrir son côté caché, encore sauvage, le seul qui m’intéresse. Heureusement, j'ai pu admirer la flore tropicale et, grâce à l'équipe qui a organisé les rencontres littéraires et quelques amis qui vivent de longs mois par an là-bas, j’ai eu la chance de me promener dans quelques villes et villages encore protégés, mais trop peu, hélas.
Je reviendrai un jour (peut-être) mais cette fois-ci je m'attacherai à visiter les forêts, les lacs, les montagnes et les plages désertes de l'île.
Quoi qu'il en soit, maintenant… travail ! Un boulot monstre m’attend et j'ai promis de le livrer à la rentrée.
San Cristobal, un petit port de pèche et ses maisons typiques aux couleurs vives… Un décor qui m’a ému, où les enfants et les gens semblaient tous se connaître et partager des instants paisibles, un peu en dehors du tumulte extérieur et de l'autoroute à quelques mètres de là...

Le sourire d’un jeune canarien.
La tonnelle, à l'entrée de notre bungalow…
Un soir de 1993, alors que j’étais chez ma mère, je pris un de ces vieux bouquins qui traînaient au salon et dans l’un d’eux je lus de biens étranges histoires sur les coutumes extravagantes de certains pays… je tombai sur le récit d’un homme qui, dans une région de l' Amérique du sud (je crois), avait épousé une femme morte. J’appris que ça se pratiquait souvent pour des raisons de succession et le prétendant de ces noces pour le moins monstrueuses, acceptait l’idée de sceller une union avec, auprès de lui, une défunte parée pour la circonstance de tous les signes du mariage, parfois dans un état proche de la décomposition et parfois même, c’était une momie. Pourtant, le cérémonial avait lieu, ainsi que la remise des alliances.
Plus tard, en 1995 je terminais le tableau ci-dessus et alors que je lui cherchais un titre, un seul vint à mon esprit : « Les mariés de février ».
J’ai par habitude d’écouter mes pulsions même si parfois leur sens m’échappe.
Je signais donc mon tableau et incrivis son titre au verso.
Une année auparavant, au matin du 14 février 1994, j’avais reçu un coup de fil de l’une de mes sœurs qui me souhaitait un bon anniversaire. Sa voix était dynamique comme à l’ordinaire, son humour bien là…
Le lendemain 15 février, son fils m’appelait pour m’annoncer sa mort.
Je ne tiens pas à étaler ma douleur et ce qui se passa dans ma tête dans les instants qui suivirent cette terrible nouvelle.
Je sais simplement que le lendemain en soirée, je prenais l’avion pour Hyères, dans une espèce d’hallucination permanente, n’entendant rien à ce que je faisais, agissant comme un automate. Deux heures et demie plus tard, je pénétrais dans la chambre où reposait ma sœur, après avoir traversé son jardin qui scintillait d'un givre hivernal. Je ne comprenais pas son silence et son immobilité... elle si drôle, si vivante. Elle était belle dans la mort comme elle l’avait été dans la vie. Elle avait 57 ans. Le temps n’avait jamais eu de prise sur ses traits, ni sur son corps.
Je demandai qu’on me laisse seul. Je m’allongeai à côté d’elle et lui prie sa main froide. Je caressai son front, ses cheveux ; je la regardai, je la regardai… puis, très naturellement j’ai ôté de mon cou la chaîne qu’elle m’avait offerte pour ma communion et je la lui passai autour du poignet. J’avais l’impression de faire un geste important, le geste d’une union…
Quelques mois après avoir terminé mon tableau, alors que j’étais une fois encore de passage chez ma mère, je fis comme toujours le tour des livres qui traînent au salon et je retombai sur celui que je viens d'évoquer. Je le feuilletai distraitement et à nouveau le mariage de ces hommes avec des mortes me sauta aux yeux. D’un seul coup, comme si je recevais une gifle, l’explication du titre de mon tableau me vint brutalement à l’esprit ; j’avais peint un homme qui tenait dans ses bras une sorte de pantin en bois avec les attributs de la mariée : le voile, les gants, la couronne de fleurs… Tous les deux portaient une alliance et sur le côté gauche, vers le bas, un petit portrait de ma sœur, dessiné grossièrement donnait la clef.
Oui, « Les mariés de février » étaient bien ceux-là ; un frère vivant, avec sa sœur morte ! L’alliance... une simple chaîne, l’union sacralisée par le tableau.
Mon inconscient avait absorbé l’histoire et l’avait restituée des années après… pour symboliser cette funeste soirée qui m'avait tant marqué.
Ma soeur quelques mois avant sa mort...
Quand je pousse la porte et que je rentre chez toi, c’est toujours la même pénombre verte qui m’accueille avant de retrouver la clarté de la cour, toujours la même odeur, celle de la cuisine de ta mère, toujours la même ivresse .
Puis il y a ton petit frère Adnen qui se jette dans mes jambes avec son sourire inimaginable et qui ne parle pas encore français ; trop jeune. Il sait dire « Bonjour » et je lui demande :« La bess ? » (ça va ?) et il me répond : « El-hemdoul-el-lah ! » (Grâce à Dieu ).
C’est ta sœur ensuite, avec ses yeux de sureau, sa bouche brillante, ses cheveux en cascade sur ses épaules et l'or de ses bracelets sur sa peau abricot.
Ta mère tarde encore quelques instants ; elle vient enfin jusqu’à moi en s’essuyant les mains dans un torchon et en baissant les yeux comme si elle s’excusait de quelque chose ou comme si elle doutait de son physique, alors que tous les hommes se retournent sur son passage quand elle fait les courses au souk de la Marsa.
Et puis au bout de quelques minutes de bavardage Adnen retourne à ses jeux d’enfant, ta mère retourne à sa cuisine, ta sœur s’éclipse avec son téléphone portable et je reste là, au milieu de la cour alors qu’on m’invite à rentrer. Mais je refuse toujours.
Je préfère m’asseoir sous le figuier et attendre…
Attendre…
T’attendre, plus exactement.
Tu aimes te faire désirer.
Tu arrives enfin et tu t’assois pour fumer une cigarette en silence tout en en faisant la gueule. Normal ! Tu fais toujours la gueule dans les premières minutes... et quand je te demande pourquoi, tu me regardes comme si tu jouais dans un western et en me lançant un : « Wallah ! tu es fou, je fais pas la gueule. » (Tu n’as pas tort, je suis fou.) Pour le reste, je ne suis pas dupe, je sais bien que tu fais la gueule parce que ça te va et que ça inquiète tout le monde…
... mais une fois dans la voiture, dès que les portes ont claqué, que 2PAC est installé dans le lecteur et que les enceintes déchirent nos oreilles, tu retrouves tes vingt ans, ton sourire et les mots de ton âge qui m’éclatent.
Le soir, quand je te ramène chez toi et qu’en descendant de la voiture, tu reprends ton petit air de macho, je ris intérieurement… Il faut bien que ta sœur et ta mère soient un peu inquiètes.
Pour un fils aîné… c’est bien le minimum !
Allez, mon frère, je reviendrai un de ces jours et on ira prendre un thé au Marsaoui, mais avant je te regarderai encore faire la gueule… rien que "pour le plaisir des yeux" comme disent les tunisiens.
Lorsque mon deuxième roman « Derrière les portes bleues » fut publié en 2001, un de mes tableaux qui représentait Mohamed illustrait la couverture. C’était lui qui, sans que je le veuille, prenait tout le long de l'écriture de ce roman les traits de Tarek, un jeune beur des cités, qui rencontre Jeremy, un chanteur sulfureux dont la carrière s'épuise.
Mohamed est un de mes nombreux amis tunisiens, mais il vit en France depuis déjà quatre ans. C’est la petite cour de sa maison qui inspira bon nombre de mes poèmes où je parlais du jasmin, des figues et de l'ambiance lourde et poisseuse au petit matin quand, à tant s'être livré et tant avoir reçu jusqu'à l'aube dans la chaleur de juillet, on se sent pourtant un étranger là où l’on rêve de faire corps avec tout un peuple. Le plus abouti, mais aussi le plus maladroit de ces poèmes est certainement « Naître timide, n’être rien » que j'ai écris sur le coup de cinq heures du matin en rentrant chez moi dans une sorte vertige.
Il y a à peine cinq ans, chez lui et sous le figuier, nous discutions des heures au fond de sa cour, celle-là même que l’on aperçoit un peu sur ces photos et qui m'a tant inspiré. Il fumait à l'heure du silence quand tout se tait dans les maisons arabes. Le linge sèchait sous le soleil ardent, alors que sa mère préparait un ragoût de petits pois aux artichauts et à l’agneau pour le soir. De temps en temps sa sœur, sombre beauté et future mère, venait s’asseoir avec nous pour se détendre. Voilà… des choses simples. Je lui parlais de mes rêves tunisiens qu’il ne comprenait même pas, puisque les siens étaient français.

Maintenant qu’il vit à Paris, on se téléphone... on se voyait bien plus souvent quand je le retrouvais à Salammbô, à deux pas de Carthage. C’est ainsi. Il travaille et son rythme s’est calqué sur celui des Parisiens.
J’ai souvent peint Mohamed et j’ai gardé trois de ces tableaux. J’ai refusé de les vendre, parce qu’ils me parlaient trop et que parfois, les jours d’ennui, j’ai besoin de conteurs dans la maison.

Je n’étais pas habitué
Aux partages en fond de cour,
Aux confidences des parfums
À ces murmures sur tes lèvres
Que le rouge d'une cigarette
Faisait pulser comme une alarme.
Il m’était difficile
Que ce soit si facile.
Le vin submergeait mes yeux,
Allumait mon ventre.
Chaque geste était un viol combattu.
Ne pas brusquer ton souffle
Ni même tes élans.
Nous étions à deux doigts de l’étreinte
Quand je t’ai dit « Je dois rentrer. »
Dehors, un garçon chantait,
Invisible dans les ruelles.
Je pris deux fruits à la branche d’un figuier
Et retrouvai mon lit,
La chaleur de mes draps,
La sueur sur ma peau
Sous mes mains affolées,
La poisse des figues sous le ciel étoilé.
Naître timide
N’être rien.
in Voyage secret Tunisie © Bonobo éditions
Derrière les portes bleues H&O éditions
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