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Lundi 18 juin 2007

Samir voulait fuir les bleus de son enfance et rejoindre les gris d’un ailleurs improbable.
Les chambres blanches et les lits chamarrés ne lui disaient plus rien.
Les fonds de cour embaumés de l’odeur du jasmin l’indifféraient.



Même les parties de football sur le sable blanc des plages ne parvenaient plus à le distraire et les promenades en soirée sur la corniche grouillante de monde de La Marsa, la cuisine de sa mère, les citronnades, les glaces de Salem, tout cela n’avait plus grâce à ses yeux.
 

Le matin, perché sur les hauteurs de Sidi Bou Saïd, devant le bleu intense de la baie et tandis qu'on mangeait notre beignet quotidien, je tentais comme je le pouvais de tempérer ses ardeurs, mais en vain.
Le soir, au café des nattes, devant un thé à la menthe remplie de pignons de pin, il voulait encore m'entendre parler de Paris… Paris qui raisonnait dans sa tête.
Il n’était jamais assez repu de mes descriptions que je noircissais pourtant un peu, afin de lui rappeler que vivre dans son pays reste un bonheur irremplaçable.
Je lui disais qu’en France, il devrait s’attendre à vivre seul longtemps ; c’est ce que l’on y apprenait le mieux.
Je lui disais que les regards qu’il rencontrerait ne seraient pas forcément amicaux, pas forcément de connivence.
Je lui disais que les clartés qu’il espérait ne seraient pas forcément au rendez-vous et que la beauté de la vie qu’il sublimait serait souvent une beauté vénéneuse.
Mais non, Paris restait l’écrin de tous ses fantasmes et comme il n’avait plus de parents et qu’il vivait chez sa sœur dont il n’appréciait pas le mari, partir devenait évident.



Un été, je suis revenu devant la maison éclaboussée du beau bougainvillier rouge.
Il n’était plus là.
La porte bleue était fermée.
Certains de ses amis, plus tard, m'apprirent que sa soeur avait déménagé et que,
finalement, il était parti en Italie, mais personne n’en était certain. Personne ne l’avait revu. Sa sœur que je rencontrai quelques jours après, me laissa entendre qu’aux dernières nouvelles il était peut-être éboueur à Milan…
Lui, qui sur le petit marché couvert de la Goulette, plein de cris et de parfums, ce petit marché à deux pas de la mer, vendait ses fruits et légumes avec un beau courage et des sourires permanents ...
Lui, qui criait de sa belle voix les prix à la volée et faisait des clins d'œil à ceux où à celles qui lui plaisaient...

Lui, qui était un petit roi derrière ses monticules de fruits multicolores mais pas assez à ses yeux abreuvés des images de l’Europe… du rêve européen.
Lui, Samir était sans doute devenu éboueur.

Alors, un peu triste et le vague à l’âme, je suis allé tout seul au café des nattes où je rencontrai Tarek, un jeune jardinier de mes connaissances et tandis que je me perdais dans son regard aussi sombre que celui de Samir, il me dit qu’il voulait partir…


Oui,Tarek, comme Samir, comme Mohamed, comme Adnen, voulait fuir les bleus de son enfance et rejoindre le gris d’un ailleurs improbable…

par Michel Giliberti publié dans : Tunisie
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