Je me revoyais dans ce quartier, à dix-huit ans.

Il y traînait encore le parfum sulfureux de mai… Des slogans d’étudiants se lisaient sur les murs et des pavés en petits tas trônaient toujours sur les trottoirs. Je crois même qu’il y avait une carcasse de voiture calcinée vers la Sorbonne.
Tout m’éblouissait, tout m’enthousiasmait. Je n’avais pas un rond en poche, mais des rêves plein la tête.
Saint-Germain devint très vite mon quartier favori. J’y traînais avec ma guitare et je faisais la manche de temps à autre en poussant la chanson dans des restaurants ou devant les cinémas où les files des spectateurs attendaient de rentrer. On y sentait encore ce petit air existentialiste qui avait tant imprégné le 6 ème à l’époque de Sartre, Simone de Beauvoir, Juliette Gréco, Boris Vian et tant d’autres.
Que de fois j’ai crevé de faim et que de fois je suis parvenu à me rassasier d’autre chose que de « bouffe ». Je parvenais à lire de-ci de-là, à rencontrer des gens intéressants… Bref, je me suis fait, comme on dit.
Oui, samedi après-midi, à Saint-Germain, je regardais ce carrefour, mais avec le ventre apaisé, cette fois-ci…
Il m’est difficile d’expliquer ce que je ressentais, car, à tant avoir eu faim et tant avoir eu froid dans ces lieux, j’en ai gardé les stigmates… Il suffit d’un courant d’air, d’une pluie fine et glaciale ou d’un vent inattendu pour que je panique. Je crois toujours que je n’ai pas où dormir, pas à manger… Chaque fois c’est pareil. Il me faut plus d’une demi-heure pour me calmer et me dire que c’est fini, que je n’ai pas de problème, que le temps d’arriver chez moi, je retrouverai la chaleur et le confort.
Oui, samedi après midi, je regardais ce quartier et je prenais la mesure du temps qui passe avec douceur, mais aussi avec une certaine usure dans le cœur, une amertume, et un peu de détachement des choses de la vie.
Et dire qu’à l’époque, j’aurais tout donné pour boire en toute tranquillité un pot dans un de ces bars et mon rêve absolu était d’habiter la rue de Bucy…
Je n’y suis jamais parvenu et pourtant, savoir que je suis exposé rue Mazarine en permanence, à deux pas du marché de Bucy me donne parfois l’impression que tout compte fait, j’y suis un peu installé. Alors, je me suis attaché à cette dernière pensée pour avoir le courage de payer ma consommation, me lever et me diriger vers la galerie en évitant d’être bousculé par une bande de jeunes qui n’avaient ni froid, ni faim et qui ne m’ont pas vu. Saint-Germain est si bourgeois désormais…
J’en entendis un, le portable collé à l’oreille, dire : « Putain, j’m’fais iech… grave. En fait, demain je pars à Honfleur avec ma reum… Grave, j’te dis pas ! Je kiffe pas son mec ».
J’ai souri et ça m’a remonté le moral…
Allez ! j’avais encore quelques belles années de jeunesse devant moi à ne pas me faire chier grave... et à me passionner de tout.

Commentaires
Respectueusement.
En tout cas on peut toujours se rencontrer pour bavarder un jour ou l'autre.
@ bientôt,
Michel.
Je suis particulièrement sensible à ce que vous avez marqué dans votre précédent commentaire en réponse à Reynald... Je suis arrivé à Paris il y a quelques années... Les espoirs et les rêves de 68 étaient évanouis depuis (trop) longtemps; par quoi ont-ils été supplantés?... J\\\'avais pourtant et j\\\'ai toujours mes propres rêves, mais ce qui manque en effet dans cette jungle, c\\\'est l\\\'autre, celui qui sait, qui a appris, qui a compris ou qui comprend, et qui veut partager, guider, ou tout simplement écouter. Un acolyte ou un maître. Trouver au moins un écho.
Quant à vos remarques sur vos visages, d\\\'hier et d\\\'aujourd\\\'hui, on y trouve la même douceur. Quelque chose d\\\'appaisant. Lorsque je vous ai entrevu au vernissage, j\\\'ai ressenti, de par ce visage, par un regard, une chose extraordianire: la bienveillance. C\\\'est si rare! Alors même si ça peut paraître bizarre, je vous en remercie car ça m\\\'a fait du bien.
A bientôt.
Pierre.
Avoir vécu ainsi à Paris t'a certainement énormément enrichi, je n'en doute pas...et dans les évènements de la vie, on peut observer comme une forme de justice...la vie semblant te remercier en faisant en sorte que tu exposes dans ce quartier.
Et aujourd'hui où quelqu'un se permet de clamer son mépris pour mai 68, moi j'ai plutôt envie de te remercier d'avoir été ce beau jeune homme en quête de liberté à cette époque là...et d'avoir pu être l'artiste que tu es.
# bientôt,
Michel
Trackbacks
Aucun trackback pour cet article








Je reste cependant très attentif à la désolation ambiante et ce ne peut être un simple comportement qui en est responsable...
Je t'embrasse.
M