Il y a quelques années, j’ai séjourné dans un petit hôtel
tunisien à Guengla, tout près de ma ville natale. Le décor y était idyllique : une terrasse donnant sur la mer, des pins, des eucalyptus pour la fraicheur et l’ombre, le parfum des fleurs de
jasmin et surtout un silence spectaculaire bercé du seul clapotis de l’eau qui arrivait au pied de la terrasse.
J’ignore les raisons qui me permirent tout au long de ce séjour de me retrouver absolument seul dans un lieu de grâce si exquise. Le service était
d’une absolue discrétion ; je ne rencontrai personne. Chaque jour mon lit était refait et, sur l’oreiller, je trouvais toujours des fleurs de jasmin. Mystère absolu. Ce séjour feutré m’a
beaucoup marqué… Très souvent il recharge ma mémoire d’impressions suaves.
Hélas, cet hôtel a changé de propriétaire et ressemble désormais à tous les autres ; son infrastructure a été largement modifiée
pour être plus rentable.
La vue incroyable et la barque qui m'inspira un de mes poèmes...
Le matin, quand le soleil était encore à l'horizon et que je prenais mon petit déjeuner sur la terrasse.
Bien plus tard, alors que j’étais dans l’écriture d’un roman, cet hôtel, autant que sa quiétude, s’est imposé à moi pour planter le décor d’une des
scènes clefs de l’histoire. Comme un metteur en scène, après avoir fait des repérages, c’est là que j’ai voulu que mon héros parisien, Jérémy, chanteur has been, alcoolique mais flamboyant,
accepte enfin l’idée d’être tombé amoureux de Tarek, un jeune rappeur, tchatcheur, charmeur, rencontré au cours de l’un de ses concerts ; un garçon qui bouscule sa vie d’hétérosexuel et
piétine son passé sulfureux…
Oui, c’est dans cet hôtel de Guengla, déserté de toute clientèle, qu’après des mois de conflits et de heurts violents, Jeremy, vaincu,
baissera les armes et s’abandonnera à Tarek qui n’attendait que ça…
J’aime écrire sur ce que je connais.
Ici, toutes les pièces s’emboitaient.
J’avais pour décor Paris ( ma ville préférée ), la Tunisie ( mon pays d’amour ), et le milieu musical ( j’ai
longtemps pratiqué le métier de chanteur pour en connaître ses vices et ses tortures ).
Il ne me restait plus qu’à trouver le jeune Tarek… et là aussi, je n’ai eu qu’à me tourner vers celui qui est toujours un de mes amis, Mohamed,
rencontré à Salammbô, ici sur le seuil de sa maison.
C’est ainsi qu’une partie de mon roman Derrière
les portes bleues a pris forme, jusque dans sa couverture, puisque c’est un des tableaux que m’inspira Mohamed
qui l’illustre.
Voici un petit extrait de "Derrière les portes
bleues" directement inspiré par ce panorama immuable qu'il m'était offert de contempler tous les matins depuis la terrasse de ma chambre d'hôtel.
... /...Depuis plus d’une heure, Jérémie admire la barque frêle d’un
pêcheur, au loin. Elle est plantée là, au milieu de la mer, irréelle.
Un regard à gauche, elle n’existe
plus.
Un regard à droite… Pareil.
Mais elle est là, immobile ! Avec le clapotis de l’eau à contre-pied de l’immense terrasse blanchie
à la chaux.
Derrière, la chambre ! Sa porte bleue entrouverte. Et sur le lit, allongé en chien de fusil, Tarek !
Son sommeil émouvant.
Lui est devant, comme le capitaine d’un navire, face à l’horizon et la mer gris de
payne.
Un léger vent caresse sa peau encore vibrante de l’autre.
Il n’a pas pu s’endormir après…
Trop peur du réveil… Tout est si nouveau, si insolite. Il n’explique rien de son désir. Il ne le
nomme pas.
Comment a-t-il pu dépasser la simple attirance qui, en soi, n’est pas exceptionnelle ? Qui a pu
instiller au fil des jours un tel changement ?
Il a vécu la nuit la plus insensée, la plus subtile, la plus vraie. À épouser le mot, le geste ! Et
pourtant un vent de folie a balayé la plus élémentaire de ses convictions. Au-dessus du visage de Tarek, c’est la paix qu’il a rencontrée, et il s’en étonne. Les sourcils de Tarek, ses lèvres,
son nez, chaque contour lui a paru si évident, comme à la fin d’un voyage, quand l’avion rencontre la terre et que, dans l’ancienne trace, le pied retrouve ses repères.
Il n’oubliera plus…
Aucun murmure, aucun gémissement ne l’a à ce point envoûté comme ceux de Tarek quand il s’est
abandonné, ivre de vie, fragile et fort, offert à ses pulsions. Ses soupirs et ses râles ont été à l’image de ses phrases, contractées, de ses mots en verlan, si beaux, si
déroutants.
Actuel d’amour !
Non, il n’a su s’endormir après.
Tarek, lui, a sombré dans un sommeil sans nom… Repu, désarticulé.
Victorieux.
Et avant cette nuit, il y avait eu dans l’après-midi la plage des grottes… Le varech têtu, enroulé autour des jambes, le sable curieux… La première fois.
Il y avait eu l’accord, sans précédent… Les mots dans l’oreille… Murmures d’hommes ! Et puis l’arrivée à l’hôtel de Guengla… Les regards complices du gardien, sa compréhension et, surtout,
l’incroyable spectacle d’un hôtel vide, blanc, aux façades croulant sous les mauves bougainvilliers et dont les chambres, à l’ombre des eucalyptus géants, donnaient sur la mer turquoise. La mer
qui s’épanche… La mer à l’infini.
Et cette barque !
Et il n’est que 7 heures.../...
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