Journée particulièrement éprouvante aujourd'hui et ce, depuis deux heures du matin sans interruption. Pourtant, je ne me lamenterai pas, car c’est une histoire trop personnelle, trop
douloureuse, et comme ce soir, je respire un peu et vais enfin pouvoir dormir, je préfère clore ce samedi noir avec quelques bleus d’un matin hors du temps à Sidi Bou Saïd.
Puisqu’il me faut faire une petite pause bénéfique à Bordeaux et assister avec bonheur à la dernière du « Centième nom » au théâtre de La Lucarne,
voici une pose esthétique… celle de Laurent, recouvert d’argile. Il travaillait pour moi ce matin là et j'en garde le
meilleur des souvenirs.
Le soleil caressait le jardin, ce matin-là… Le parfum des chèvrefeuilles et des orangers du Mexique semblait venir de
toute part. J'étais là, dehors, Élie, au fond du salon. Par la fenêtre ouverte, je le vis s’avancer lentement tandis qu’il fumait en silence. Il souriait. Je saisis cet
instant.
Il s’accouda au rebord de la fenêtre, un peu ébloui par la lumière intense de cette fin de matinée.
« Ne bougez plus… je vais faire encore quelques photos de vous, comme ça dans le soleil. »
Je vouvoie Élie. Je ne sais pas faire autrement. Pas de distance entre nous, pour autant, juste une impossibilité de faire concorder nos mots à nos gestes ou à nos regards.
Ses yeux qu’il ferma assez vite sous le soleil sont de ceux, les plus troublants, que je connaisse. Deux tâches d’eau transparentes, d’un vert unique, d’un
vert qui ouvre des trouées palpitantes de lumière comme les fougères, éclairent par endroits l’ombre dense des forêts.

Et puis, à son poignet de jeune homme, un bracelet d'enfant ; un bracelet de perles minuscules et de couleurs vives, un bracelet comme j'en faisais lorsque
j'étais petit... et en parlant de "petit", je réalise que, posés sur le rebord de la fenêtre, traînent quelques morceaux de carrelage de la maison d'enfance en Tunisie, récupérés sur place, et
qui, tranquilles, dorment là, vestiges du passé...

Il y a un an, j'avais déjà
fait un petit tableau d’Élie, ; je ne sais toujours pas pourquoi je n'en ai fait qu'un seul…
C’est comme pour le vouvoiement…
Autant de questions stupides que ses beaux yeux tristes me posent en silence.
Je crois que je le peindrai bientôt. Tous les tableaux qui ont mis longtemps à prendre racine dans ma tête sont souvent les plus réussis.
Mon innocence et ma maladresse pervertissent souvent mes rapports les plus simples avec ceux qui comptent et je deviens étranger en terre mienne... dissident inutile.
Dimanche 18 novembre 2007
« L’amant »…
Un homme étrangle la femme qu’il aime...
Petit dérèglement passager de ma fébrile inspiration de cette année 1992.
J’ai un faible pour ce portrait de Franck qui posait là avec sa sœur.
J’aime énormément son visage quelque peu "Bonaparte sur le pont d’Arcole".
Cette période de sa vie où il était particulièrement beau correspondait à ce que j’attends d’un visage : mystère, profondeur, détachement... fierté.
Dans
ces années-là, j’avais des semelles de plomb et Franck parvenait à rendre ma marche plus légère.
La maison était en travaux ; il venait souvent me rendre visite. C’était un va-et-vient assez régulier qui me permettait d'oublier que ce n'était pas
évident, pour le citadin que j'étais, de rencontrer la campagne pour la première fois. Ses passages me rassuraient, même si parfois ils me distrayaient de
mon travail.
« L’amant »…
Franck étrangle une femme.
Lui qui aimait déraisonner et entrer dans des conversations surréalistes à propos de la vie et de la mort, je pense qu'il avait dû être sensible à ce tableau. Je dis « avait dû », car j'ignore ce
qu’il en a pensé.
S'il manifesta une vraie joie pour les deux ou trois premiers tableaux qu'il m'avait inspirés, Franck resta toujours
assez discret sur ses impressions à propos de la longue série de toiles que je fis de lui.
Un mail d’Emmanuel, il y a quelques jours…
« Mon Michel, j’arrive fin
octobre. »
Et voilà, c’est très proche maintenant… Emmanuel va retrouver ses parents là-bas, au calme d’Honfleur. Lui, qui se partage
entre New York et Miami, il s’imprégnera à nouveau des plages de Normandie, un peu tristes à cette époque, mais qui furent celles de son enfance …

Moi, je serai là, attentif comme à chacun de ses
retours, à écouter sa belle voix et à observer avec émotion les années glisser sur lui
avec précautions.
Voici quelque photos que je lui vole pendant ses pauses, lorsqu’il est sur sa planète, à se détendre pendant que je m'active autour de lui... Ces moments
intimes sont toujours attendrissants parce que je sais qu'il retrouve l'ambiance de ses seize ans ; l’atelier et ses odeurs de médiums, d'huile de lin et d'essence d'aspic sont étroitement
associés à sa jeunesse, comme au déclenchement artistique qu’ils provoquèrent en lui. Ce sont eux qui lui donnèrent envie de déployer ses ailes et de s'envoler pour les USA. Il avait en
mains un simple press-book empli de photos des toiles qu'il m'avait inspiré et sa volonté à devenir un grand mannequin. Aujourd'hui, il a non seulement réussi, mais en plus de sa profession, il
manage de nouveaux artistes peintres.
Rarement un modèle n'aura tant fait pour les plasticiens.
À bientôt, Manu, je t'attends...
Encore un plongeon dans les vieilleries avec ce tableau que je n’aime plus du tout, mais qui est
chargé des beaux souvenirs d'Emmanuel. "L'ange gardien", image facile, je le reconnais, suggestion trop évidente, mais… Emmanuel, quand on le connait, c'est un peu ça.
À cette époque, il découvrait Paris en ma compagnie et surtout, il découvrait son impact sur les autres.
Soirée mémorable en tête à tête avec lui dans une boîte branchée, petits repas dans un studio prêté, confessions étranges et aurores difficiles m’inspirèrent d'ailleurs une des scènes de mon
roman « Derrière les portes bleues ».
Inquiétudes d’un garçon dont la beauté n’interférait jamais dans ses rapports avec les autres. Inquiétudes réelles
quant à son avenir qu'il pressentait à travers tout ce que je pouvais lui en dire.
Nourri de tous mes vœux, il sentait s’entrouvrir ses ailes.
Moi, je sentais son éloignement à venir, le vide qu'il laisserait, mais j'étais heureux des espoirs que j’avais
su lui insuffler et qui commençaient à porter leurs fruits.
Il y avait tant à faire ailleurs… Tant à voir, tant à être.
Et ce fut New York qui l'accueillit. New York qui donna corps à ses espérances.
Juste avant, dans l'intimité de mon atelier, je recevais ce regard d’ange gardien (titre désuet et ridicule) lorsque je le peignais dans la lumière
normande.
Dimanche 16 septembre 2007
Je n'habitais pas encore à la
campagne, mais dans un appartement. De la fenêtre de mon atelier on me voyait peindre.
Xavier à 18 ans
Et puis un jour, on sonna à la porte.
J’ai ouvert.
Un gamin tout blond et magnifique se trouvait là, les mains derrière le dos et se balançant d'un pied
sur l'autre comme un blue-footed booby. Il murmura : « Maman m’a dit que
t’étais peintre, j’peux voir ce que tu fais ? »
Et comme un rayon de soleil, il s'est glissé dans la maison.

Une heure après il me prévint : « Demain c’est mon anniversaire, j'aurai douze ans, tu pourrais me dessiner Obélix ? »
Et le lendemain, il obtenait son dessin.
Quelques mois plus tard, alors qu’il dessinait dans mon atelier comme il en avait pris
l’habitude, il me demanda sans lever la tête de son cahier : « Tu voudrais pas être mon père ? »
Et je répondis sans cesser de peindre : « Oui ! »
Que pourrais-je ajouter ?
Xavier devint très vite le centre de ma vie. Je l'emmenais partout, je lui faisais découvrir Paris et lui même m'apprenait tant de choses. C'était un enfant complexe et très intelligent... Plus
tard il posa pour moi.
Aujourd'hui, Xavier est photographe ; un formidable photographe ! Il a l’âge que j’avais
quand je l’ai rencontré… Il est toujours « le fils ». Je suis toujours le « père ».
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