À l’occasion du bicentenaire de la naissance du naturaliste Charles Darwin,il y
avait hier soir sur ARTE une émission très passionnante sur nos origines ; elle expliquait comment étaient répertoriées les espèces vivantes et tentait de reconstituer notre
arbre généalogique.
J’ai été très intéressé et même conforté de réentendre que j’avais non seulement des points communs avec la plupart des animaux,
mais aussi, et c’est le plus surprenant, voire déroutant, avec les plantes, les fleurs et les légumes ; il paraît même que ces derniers sont nos cousins.
Du coup ce matin, j’étais très angoissé d’avoir mis au réfrigérateur un peu de la famille Giliberti et, devant une mouche qui agonisait devant l’ordinateur, je me demandais s’il ne fallait pas
appeler le SAMU. Laisserai-je ainsi une cousine se débattre sans aide ?
Quoi qu'il en soit, depuis cette émission, je me sens moins seul. J’aime beaucoup cette idée que nous sommes une énorme tribu et du coup, l’expression « devenir un légume » me semble
moins péjorative. Pour l’heure, il va me falloir sortir du frigo mon cousin le chou fleur, car ce matin, je fais un gratin…en famille.
Comment vous dire ? Comment vous
expliquez l’aventure qu’il m'a été donné de vivre hier après-midi, alors que j’accompagnais un ami handicapé qui dépend du RSI (Régime Social des Indépendants) à la CPAM (Caisse Primaire
d'Assurance Maladie) ; caisse du régime général, comme chacun sait.
Celle-ci avait convoqué mon ami pour un contrôle de ses droits à toucher son AAH
(Allocation Adulte Handicapé), bien que ces derniers courent jusqu’en 2014 (des fois, qu’entre temps, il serait passé par Lourdes). Il lui fallait justifier de son invalidité afin de savoir si
l’aide reçue de la CAF (Caisse d’Allocations Familiales) ne dépendait pas en fait de la CRAM (Caisse Régionale d'Assurance Maladie) alors qu'en réalité depuis plus de cinq ans il dépendait
de la RAM (Régime Assurance Maladie des Indépendants).
Devant la judicieuse série de sigles et autres abréviations jargonnesques, au bout d’un
moment, la CRAM se noya dans la CAF et bouda la RAM, elle-même dépendante de la CDAM. (Caisse Départementale d'Assurance Maladie) Je ne suis certainement pas très clair, mais j’ai des
excuses…
Au bout d’une demi-heure de débat an-alphabétique, le médecin conseil de la CPAM perdit
lui-même son latin ne comprenant pas pourquoi on avait convoqué mon ami à la CPAM alors qu'il ne dépendait pas de ce régime. Il envoya donc la secrétaire chercher le fameux "dossier", que, bien
sûr, elle ne trouva pas ! Celui-ci avait du s'égarer quelque part entre la CAF, la CRAM, la CPAM, la RAM et probablement encore d'autres entités mystérieuses. Le médecin resta muet un court
instant puis demanda à sa secrétaire de transmettre le dossier à la DDAM (Direction Départementale de l'Assurance Maladie) espérant sans doute qu'elle pourrait tirer quelques conclusions d'un
dossier virtuel !
Photo anonyme
captée sur za-gay-org
Plus tard, totalement SA (Sidéré et Abruti) par ce
PC (Parcours du Combattant) et bloqué dans ma voiture, au centre de la pollution, du bruit et de l’ambiance électrique de la ville sous la pluie, j’ai eu l’irrésistible envie de me retrouver dans
ce qui reste de la forêt Amazonienne avec un magnifique GEP (Gigantesque Étui Pénien) pour récupérer un peu de ma superbe écornée par la BUS (Bureaucratie Usante et Stalinienne).
Une fois le précédent article posté et mes deux charmants modèles partis dans le noir sidéral du
net, je me suis souvenu de ce vieux tableau qui symbolisait de façon humoristique la longue aventure d’un couple qui s’aime… leur réussite.
C’est moins glamour, mais ça me parle beaucoup, voir plus, puisque je vis à la campagne avec mon compagnon et que nous vieillissons. Bien sûr, nous n’avons ni canne, ni béret, mais… l’oeil goguenard, ça, oui !
Petite nouvelle humoristique à l'attention de mon ami Jean-Pierre Terracol, pour lui remonter le moral...
Gisèle Pasquet est bouchère.
Gisèle Pasquet est croyante.
Elle n’est pas pratiquante cependant.
Nul besoin d’église.
Dieu l’écoute à travers le corps et le sang de ses quartiers de viande.
Elle communique avec lui en permanence : « Mon Dieu, j’espère que la livraison des tripes se fera à l’heure prévue, pas comme mardi dernier… Madame Dussec était très en colère. Elle a dû revenir
par trois fois. Vous savez que c’est notre plus fidèle cliente. Mon Dieu, aidez-moi. »
Et Dieu entend la Sainte-Bouchère.
Dieu qui pique le cul du livreur de charcuterie.
Le livreur qui se pointe à l’heure, le mardi suivant.
La bouchère exaucée qui respire.
Madame Dussec qui a ses tripes.
Madame Dussec est croyante... elle aussi.
Elle croit en ses nombreuses cartes de crédit qui pourtant ne lui en apportent aucun.
Le mardi, elle rencontre Madame Pasquet. Madame Dussec se tape le bout de gras hebdomadaire avec elle.
– Vous avez vu comme il fait frais ce matin ? Ils avaient dit qu’il ferait beau pourtant !
– Oh ! faut pas les écouter, Madame Dussec… La semaine dernière, je me suis pris un de ces rhumes… j'vous raconte pas. Ils avaient dit que la matinée serait chaude… Résultat ? Pluie et vent. On
sait même plus comment s’mettre avec le refroidissement de la Terre qui se réchauffe… Je vous en mets cinq cents grammes comme d’habitude, Madame Dussec ? Elles sont parfaites ce matin.
– Non ! J’en veux juste quatre cent cinquante.
Quand madame Dussec grippe ses automatismes de service de façon si abrupte, madame Pasquet la déteste. De toute manière, madame Pasquet déteste tout le monde : « les youpins, les bougnoules, les
négros, les pédés et toute la clique... » Elle se demande si ces cinquante grammes en moins ne sont pas en trop, justement pour la faire chier, elle qui n’a qu’une trinité, Dieu, son fils... et
la viande.
Et puis, madame Dussec est si laide, si maigre… presque sans poitrine. Elle est peut-être jalouse de madame Pasquet qui dresse ses deux seins avec arrogance au-dessus du comptoir.
– Quatre cent cinquante grammes de tripes pour emmerder trois kilos de poitrine. –
Madame Pasquet a un mari... Robert ! Ah ! son Robert... Qui aime tant les grosses poitrines. Un boucher cramoisi au cou étranglé par le col d’une chemise blanche immaculée.
Madame Pasquet a une bonne lessive.
Madame Pasquet sait que la blancheur de la chemise de son mari est aussi blanche, aussi immaculée que son honnêteté et sa bonté. Ce détail ne trompe pas.
Dieu est témoin de la bonté de la bouchère.
Elle en a la conviction et cette conviction irradie son visage du soir au matin.
Elle lui permet de servir son pâté de tête… la tête haute.
Bien sûr, de temps à autre, elle perd un peu les pédales quand le professeur de français (cette « folle » de Monsieur Chatel, ce « prétentieux » qui désigne toute chose d’un nom savant) la
renvoie sans ménagement à sa navrante stupidité, à son puits de non-science !
Madame Pasquet lui lancerait bien quelques piques désagréables, mais Monsieur Chatel, c’est le prof de français de son fils.
Et la ville est si petite…
Le moindre incident prendrait de telles proportions !
Rien que d’y penser, ses yeux bovins tournoient, au fond de leurs orbites.
Non ! Son honneur ne peut traîner dans la fange.
Alors, madame Pasquet minaude devant Monsieur Chatel ; elle lui offre même son plus beau sourire, celui qui fait briller de salive ses commissures poisseuses, là où se concentre le trop de rouge
à lèvres qui ensanglante sa bouche molle.
Cette parade lui permet de garder une distance avec les autres, ces « moins que rien qui n’ont pas réussi », alors que Madame Pasquet, avec sa boucherie, ses appartements à louer et sa résidence
secondaire, reste un exemple dans le bourg.
« Pourvu que Pierrot, son fils unique de dix-huit ans, réussisse ses études. La boucherie doit être reprise par une éminence grise ! »
Mais là aussi Dieu est bienveillant : Pierrot… Son Pierrot, si fin, si fragile en apparence, son Pierrot qui a la chance de prendre régulièrement des cours de français avec ce fameux « Monsieur
Chatel » qui a la bonne idée de lui prodiguer des cours particuliers…
C’est cette générosité qui empêche Gisèle de craquer quand l’enseignant lui parle politique et défend certaines idées qui la font se tordre de rage sur son siège de « bouchère-caissière ».
« Prétentieux, mais généreux ! », dit-elle tout haut de Monsieur Chatel pour faire enrager une de ses clientes qui déteste aussi son genre et n’a pas obtenu pour son fils les mêmes
faveurs.
Monsieur Pasquet, lui non plus, ne le « sent » pas ce professeur, mais comme sa cervelle est proche des ris de veau, il acquiesce aux propos de sa femme entre deux coups magistraux de hachoir sur
un morceau de bœuf mort par de vagues et grandiloquents « eh oui !… Pardi !… » Jusqu’à l’inévitable, judicieux et non moins imbécile « Et avec ceci ? »
Un jour que monsieur Chatel affirma qu’il fallait légaliser les drogues douces et considérer que le PACS était une avancée sociale, Gisèle Pasquet fit tant pour contenir sa colère, que dans un
petit mouvement qui lui échappa, elle fit tomber sur son pied dodu, le catalogue des Trois Suisses qui traînait sur le bord du comptoir. La lourdeur des marchands du temple sur papier glacé
atterrit, féroce, sur l’ongle de son orteil, celui-là même, incarné depuis vingt ans.
À deux doigts de défaillir (mais avec l’espoir qu’on rétablisse la peine de mort, au moins pour ce prof pédé), elle eut quand même (shootée au politiquement correct qu’obligeait sa noble
profession), le courage de lui sourire, alors que dans une envolée lyrique qui fit trembloter son fessier, elle entendit Monsieur Chatel lui préconiser de fumer un peu d’herbe.
« Dieu se vengerait !
Dieu est dans son sillage.
Louanges pour les saints bouchers !
Louanges pour les saints commerçants qui doivent supporter les paroles laïques des pédés mécréants et drogués ! L’excommunication pour ces impies ! »
Gilles Chatel est devenu alors la cible de sa haine, et tandis que son ongle a commencé de rougir, son esprit s’est assombri tout à fait.
« Vite... Une neuvaine et trois paters !
Gilles Chatel !
Maudit professeur.
Maudite pédale ! »
Gilles Chatel est plutôt beau gosse.
Sa culture y est pour beaucoup. L’intelligence a toujours su éclairer et embellir les visages. Gilles Chatel a trente et un ans. Il a ce petit quelque chose d’indéfinissable qui fait que
lorsqu’il parle, on est tout de suite séduit, et puis il semble fragile et son sourire est si généreux.
Gilles Chatel est athée !
À la moindre allusion religieuse, au moindre « Si Dieu veut… » qui se glisse entre l’étale, le bœuf et les couteaux, Gilles Chatel se venge en jouant avec les mots ; il affine son vocabulaire
rien que pour être très désagréable aux « saints époux » qui sont à deux doigts de se signer pour conjurer le mauvais sort qui les place devant l’hérétique, le vice personnifié, l’incarnation du
Diable qu’il représente pour eux.
Et quand Gilles Chatel sort du magasin, quand il respire enfin, il se rappelle avec délectation qu’il va revoir ce soir, comme tous les soirs de la semaine, son adorable amant qui prend des cours
de français.
Comme toutes les bonnes églises de la région, le centre Leclerc (source intarissable de mes observations) était ouvert dimanche et il y avait même des mendiants sur son parvis. De mon côté, en bon fidèle de cette paroisse de la consommation, j’avais en ce saint dimanche, un besoin urgent d’achats, sachant que le lundi de Pâques, tout serait fermé ! Il y avait un monde fou et au milieu de la foule, j’aperçus, au milieu des autres, des chariots d’un nouveau type, quasi verticaux et sur deux gros pieds à roulettes, un peu comme un miracle… une multiplication soudaine de réceptacles à denrées. Ce phénomène inexpliqué s’était déjà produit, il y a quelques années, quand des chariots éducateurs pour enfants étaient apparus un dimanche et que des parents inconscients les avaient aussitôt fourgués à leurs rejetons afin de perpétrer la divine consommation ! Mais je m’égare… J’en reviens à mon sujet de prédilection : mes caissières ! Ce dimanche, ma préférée d’entre toutes, discutait avec une cliente le temps de « passer » les articles. Je n’avais pas entendu le début de leur conversation et je rapporte ici la fin qui me fera toujours regretter de ne pas avoir tout entendu. « C’est comme les casseroles, au début ça tient… et puis après, le manche, y s’défait, et quand ça s’défait, y’a tout qui tombe. » La cliente hocha la tête en signe d’adhésion absolue avec cette tragique constatation. « C’est pour ça qui faut en changer, répondit-elle bravement, une batterie neuve de temps en temps… ça vaut mieux, plutôt qu’d’attendre qu’ça lâche... » Et ma caissière, tout en rangeant le chèque de la cliente, bien à plat dans un coin du tiroir-caisse, conclut avec gravité : « Ben oui, une batterie neuve, c’est sûr, ça vaut mieux ! Parce qu’avec toutes ces casseroles et tous ces manches qui nous partent des mains, c’est pas drôle ! C’est comme nous, à la fin, on est toutes usées, toutes vieilles, tout en vrac, faudrait tout nous r’faire du cul au manche ! » Phrase obscure, compréhensible dans le fond, et pleine d’audace, qui eut l’air de satisfaire les deux femmes. Tout était dit. Il ne restait plus qu’à conclure. Elles le firent d’un haussement de sourcils compatissant et d’un soupir qui en soufflait long sur l’injustice de ce monde.
Une pensée émue pour Marie Simon Pierre, plus connue sous le nom de sœur de la vibration interrompue qui, privée d’attouchements et de va et viens intempestifs sur la haute autorité de Jean-Paul II, a définitivement perdu l’usage de ses tremblements salutaires aux plaisirs du Saint Homme…
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